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La démystification de la thanatologie par Geneviève Girard Photographie Christian Blais Remerciements David Émond, Nancy Lazure et Marie-Soleil Boisvert |
La démystification de la thanatologie par Geneviève Girard Que connaissez-vous de la thanatologie? Saviez-vous seulement que c’est l’appellation officielle du métier de « croque-mort »? Ce domaine fascinant mérite d’être découvert car la relève y est assurée pour des années à venir et que les gens qui l’exercent sont pour la plupart de vrais anges venus du ciel. En acceptant de démystifier le travail d’embaumeur, les trois jeunes thanatologues interviewés détruisent le mythe du grand homme au teint blafard et aux allures de Nosferatu qui pratique seul dans son sous-sol. Les propos de David Émond, Nancy Lazure et Marie-Soleil Boisvert ne vous laisseront pas de glace. Une relève bien vivante Chaque année, près de 150 personnes s’inscrivent au programme de thanatologie du Cégep de Rosemont de Montréal. Seulement 30 d’entre eux seront retenus et accèderont à la formation technique qui durera trois ans. Ultimement, seule une dizaine d’entre eux gradueront. Depuis plus de vingt ans, 85 à 90% des gens qui aspirent à étudier la thanatologie sont des femmes, selon David Émond, professeur et praticien en thanatologie. Elles sont pour la plupart très jeunes, soient entre dix-huit et vingt ans et sortent tout droit de l’école secondaire avec en poche des formations préalables en sciences pures. Certaines autres sont mères de famille, célibataires ou proviennent de régions éloignées où la formation n’est pas offerte; ces femmes tentent plutôt un changement de carrière ou l’accession à un rêve de longue date. Toujours selon M. Émond, il ne s’agit que très rarement d’une vocation tardive puisque les aspirants au programme de Rosemont doivent se préparer longtemps afin d’obtenir les rendements scolaires requis et ainsi contrer le contingentement. Et pourquoi plus de femmes que d’hommes? Elles représentent généralement de très bonnes candidates dans tous les domaines enseignés puisqu’elles sont naturellement plus enclines à être passionnées par l’esthétisme, l’aide aux familles et l’organisation de funérailles. Elles obtiennent également de meilleurs résultats scolaires et possèdent une plus grande assiduité au cours de la formation que leurs compatriotes masculins. Toutefois, tous les étudiants s’étant inscrits ou ayant été retenus sont de race blanche et chrétiens, pratiquants ou pas. Pourquoi? Il s’agit d’abord et avant tout d’une question de religion, de rapport avec la mort et des rituels et coutumes utilisés pour la célébrer. Dans l’histoire de la thanatologie québécoise, une seule asiatique obtint son diplôme. Aucun représentant d’une autre nationalité ne pratique maintenant bien qu’on note une légère apparition de candidats haïtiens, sud-américains et asiatiques. Enfin, très peu de garçons font de la thanatologie une carrière. Cours toujours L’enseignement de ces pratiques ne s’est pas toujours fait dans un cadre institutionnel et éducationnel. Des médecins-légistes donnaient autrefois des leçons dans les hôpitaux quant aux pratiques funéraires et éthiques du travail. De nos jours, seuls la ville de Montréal et le Cégep de Rosemont peuvent se vanter d’offrir une formation complète en thanatologie à travers tout le Québec. D’une part, le contenu de ce programme unique varie largement entre les cours de chimie, de physique, d’esthétique et de restauration des tissus, cours où les enseignements sont beaucoup plus techniques. D’autre part, les apprentissages des textes de lois et des règles d’éthiques ainsi que la formation en relation d’aide aux familles et la planification des funérailles, plus théoriques. Le tout triplé de cours de base de littérature, d’anglais et de philosophie. Et puisqu’un seul cours d’éducation physique est prévu en plus de trois ans d’études, les étudiants doivent également s’entraîner dans leurs temps libres afin de garder la forme et la capacité de soulever des charges parfois deux fois plus lourdes qu’eux. Le travail est certes difficile moralement mais l’est parfois encore plus physiquement. Morts de fatigue les recrues? Le taux de placement des finissants est de 100%, année après année. La plupart des étudiants sortants iront travailler pour des entreprises telles Magnus Poirier, Alfred-Dallaire ou Urgel Bourgie. Certains autres ajouteront ensuite à leurs cordes une formation en comptabilité afin de devenir directeur ou directrice d’un salon funéraire. Tous auront également la possibilité de faire partie de la Corporation des thanatologues. David Émond apporte toutefois un bémol : les finissants devront s’attendre à travailler d’arrache-pied avant d’obtenir un horaire stable et de toucher plus de 60 000$ par année. Questions de vie ou de mort Rencontrée à la maison, Marie-Soleil Boisvert, une jeune diplômée en thanatologie de Rosemont, n’a absolument rien d’un croque-mort. À 25 ans, elle est tout ce qu’il y a de plus féminin et pratique la thanatopraxie au salon funéraire Magnus Poirier depuis déjà quatre ans. Mais qu’est-ce qui l’a poussée à entrer dans ce domaine marginal à un si jeune âge? « Le métier est pour moi venu de lui-même; je performais bien dans les matières préalables au programme de Rosemont telles la chimie et la physique. Mais selon moi, c’est aussi dû à mon amour pour la mort, l’anatomie et l’esthétisme en plus de mon ouverture d’esprit et de mon côté spirituel », ajoute la petite brunette. « Le terme thanatologie provient des mots latin « thanos » et « logos » qui signifient ensemble « le discours sur la mort » ainsi que l’étude de tout ce qui l’entoure. Démêlons maintenant les différentes disciplines formant l’univers de la thanatologie. La grande majorité des étudiants qui obtiendront leur diplôme se dirigeront vers l’une ou l’autre des ces trois grandes catégories. On compte le conseil aux familles, les pratiques d’incinération et la thanatopraxie, qui consiste en la préparation des corps qui seront éventuellement exposés. À chaque catégorie ses disciplines. Respectivement, les carrières varieront entre le conseil aux familles, l’organisation des funérailles, la possession d’un salon funéraire ou l’administration de ce dernier. Puis il y a l’incinération, l’exhumation et les différentes techniques requises à la morgue. Finalement, on retrouve la thanatopraxie et son enseignement en milieu scolaire. » À quoi peut ressembler une journée moyenne dans la vie de Marie-Soleil? « Chez Magnus Poirier, il m’est impossible de prévoir une journée de travail. Je ne peux m’établir un horaire fixe où je conseillerais par exemple les familles le matin et où je pratiquerais sur des corps en après-midi. Ça bouge et c’est très varié en tout temps. Toutefois, on prépare généralement deux corps par jour à raison d’au moins deux heures et plus par cadavre, dépendamment de la cause du décès. » Les praticiens peuvent mettre jusqu’à douze heures de travail avant maquillage afin de rendre à « un moins beau mort » toute sa dignité. Pour sa part, Marie-Soleil en voit littéralement de toutes les couleurs chaque jour puisque la peau d’un corps change parfois très rapidement, en l’espace de quelques heures à peine. Des teintes jaunes, bleues, grises ou noires apparaissent alors. Les facteurs de changements varient selon le type de maladie ou de décès ainsi qu’entre l’âge de la personne et sa prise de médication au moment de la mort. Mais comment cette jeune femme arrive-t-elle donc à concilier un travail aussi particulier avec sa vie de tous les jours? Elle avoue qu’il est assez difficile pour elle de pratiquer sur des corps dont les blessures ou l’âge se rapproche d’une situation qui la touche. Son copain pratique la planche à neige, par exemple, et les cas de mort causés par de multiples fractures ou par trauma la touche beaucoup plus. Les cas d’enfants, de suicides ou de morts violentes sont aussi susceptibles d’amener plus d’émotions en jeu. Une bonne dose de sang froid et de passion lui permettent de tenir le coup. Une vie dans la mort Une rencontre chez les entrepreneurs de pompes funèbres Alfred-Dallaire (Groupe Gagné), rue Henri-Bourassa, s’est elle aussi avérée surprenante. Loin d’avoir la tête stéréotypée de l’emploi, Nancy Lazure dirige une partie du salon funéraire et oscille entre le conseil aux familles en deuil et des thanatopraxies régulières. Elle a vraiment tout d’un ange : la posture, le charisme, le bleu azur des yeux et le blond des cheveux. Elle est superbe et travaille pourtant auprès de gens qui ne le verront pas. Puisqu’il n’y a aucun corps dans la morgue réfrigérée ou de corps en préparation au laboratoire, Nancy Lazure accepte de faire visiter ses lieux de travail. Si corps il y avait eu, nous aurions été dans l’obligation de contacter les familles respectives afin d’obtenir leur consentement, préalable à la visite de tout individu. Nancy est totalement à l’aise alors qu’elle déambule dans les longs couloirs sombres et restreints menant au laboratoire et à la morgue, au sous-sol. Frissons. Elle débarre la lourde porte et ouvre. La salle est d’une propreté et d’une blancheur à faire pâlir Martha Stewart. C’est tellement propre mais l’air est rempli d’un mélange d’odeurs de produits chimiques et disons-le, de mort. Cette dernière odeur garde nettement le dessus, c’est pourquoi Nancy affirme que la visite devra être (ou sera) de très courte durée. Tous les murs, le plancher et le plafond du laboratoire sont recouverts de céramique blanche. La salle rectangulaire est assez spacieuse pour qu’on s’y sente tout de même à l’aise. L’éclairage est omniprésent et très intense, ce qui contraste violemment avec celui des vieux couloirs. En bordure des grands murs, des tas de trucs surprenants reposent sur de grands comptoirs blancs. Tout est astiqué, classé et organisé. Les tubes de la pompe à pression, le liquide rose servant à la conservation du corps, un séchoir, des brosses à cheveux et des ensembles de maquillage disposés exactement comme sur les présentoirs des grands magasins. Tout y est : rouge à lèvres, fards à joues et à paupières, vernis à ongles, faux cils, crayons à lèvres et à sourcils, et pinceaux. À la sortie du labo, l’air semble si frais. Nancy avait raison : ces cinq petites minutes suffirent amplement. Et qu’est-ce qui pousse un individu à vouloir travailler chaque jour entre la vie et la mort? « J’ai toujours rêvé de devenir coroner afin de pouvoir apprivoiser ma peur bleue de la mort. Mais les années d’études s’annonçaient très longues et ardues. J’ai donc opté pour la thanatologie puisqu’elle me permet chaque jour de relever de nouveaux défis et de me surpasser chaque fois. C’est valorisant personnellement et professionnellement. Bien qu’elle adore ce métier, à 25 ans, elle avoue avoir encore de la difficulté à pratiquer sur des corps d’enfants ou d’adolescents, ou sur des personnes décédées de façon particulièrement violente. « Il faut savoir garder une très bonne distance par rapport à notre travail pour que nos émotions ne prennent pas le dessus. Même si on est appelé « sur un cadavre » à trois heures du matin. » La mort a-t-elle véritablement une odeur? ;« Bien sûr que oui! Chaque jour, après le travail, je m’empresse de me débarrasser de mes vêtements pour les laver. Il m’est impossible de les porter pour une situation autre que professionnelle. De plus, il ne m’arrive plus que très rarement de manger avec mes mains puisque… » Et la peur? Est-elle toujours présente? « La première soirée où je me suis retrouvée seule au sous-sol, je sursautais au moindre bruit, encore trop nerveuse. Aujourd’hui, je suis assez à l’aise pour écouter de la musique et pratiquer calmement à la fois. » Phase terminale Mais la thanatologie, c’est une question de vie ou de mort? Les trois jeunes thanatologues s’entendent pour dire que ce métier est d’abord et avant tout une vocation et une passion. C’est également la possibilité de faire du bien à des gens qui sont éprouvés et endeuillés, chaque jour. Bien plus qu’un travail infernal, la thanatologie est d’abord un métier pratiqué par des anges venus du ciel. |
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La démystification de la thanatologie
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